Les premières pépites de l’année : Blutch et Pastor

La surproduction saisonnière liée aux fêtes de fin d’année est désormais derrière nous laissant place au travail de recherches de nouvelles pépites.
Cette année le mois de janvier est particulièrement généreux :

– Un nouveau Blutch : toujours époustouflant ET compréhensible
– Un nouveau Pastor : une fresque sociale à la logique implacable navigant entre anticipation, road movie et polar.

Titre : Lune L’Envers
Auteur : Blutch
Editions : Dargaud
Prix : 14€99

Article provenant du site du9.org : http://www.du9.org/chronique/lune-lenvers/

Avoir décroché la lune et en voir l’envers, c’est un peu le problème de notre époque ; mais c’est aussi celui d’un homme dans les premières fragilités de l’âge et des remises en questions qu’elles provoquent.

Notre époque, parce que le premier pas d’un homme sur la Lune ne fut que celui d’un militaire, et que sa victoire fit du satellite la hampe d’une nation, en même temps que le seuil d’un grand vide opaque.
Un homme, parce que ses succès sont dûs au désir d’avoir voulu atteindre une lune, en ayant possédé celle d’une jeune femme quasi muse. Et aussi, parce que ses triomphes éditoriaux doivent être en série, sont tissés de victoires jamais définitives qui mettent aujourd’hui son identité d’artiste en berne, face à la feuille blanche et l’angoisse de vacuité qu’elle renvoie.
Ère et âge se confondent ainsi dans la même nécessité d’anticiper, de jouer la survie d’un présent plus que jamais confondu avec sa durée, par une induction de l’avenir.

Blutch a parlé de «science fantasmatique» à propos de ce livre. Heureuse expression où la science n’est plus accolée à une fiction — comme une histoire pour le soir pour anticiper le réveil — mais à l’ordre du fantasme, une irréalité entre désir et promesse[1]. Tout cela remonterait à l’enfance, de la façon dont on imaginait l’avenir dans les années 70[2], à l’impossibilité de pouvoir s’imaginer appartenir au passé dans le métier que l’on aimerait faire.

Aujourd’hui désœuvré (comme disait Trondheim), dans l’envers d’une histoire ou d’une médaille ronde comme la lune, un auteur dessiné nommé Lantz se cherche[3], confronté aux temps tuilés et elliptiques de son existence. Est-ce lui qui a vieilli où ce/celle qu’il a chéri (Liebling, allégorie, dessein/destin) qui ne change pas. A-t-il été rattrapé par le temps après l’avoir précédé ? Pourquoi tout futur a-t-il un coût ? Cache une forme d’aliénation ?

Ce livre semble aussi être parfois comme l’envers de Blotche. Là, un homme dans le passé, réactionnaire, pétri de suffisance ; ici un homme dans un futur, qui aurait été visionnaire[4] et qui est écrasé/fragilisé par le doute. Les deux œuvres auraient en commun la même dénonciation en creux de conditions absurdes d’où prolifèrent bêtise et délire. La dernière s’enrichissant de la maturité de l’auteur et de son langage graphique[5].
Enfin, notons le beau travail d’Isabelle Merlet, qui ne s’est pas contentée d’un remplissage des blancs mais bien d’une mise en couleur du trait. Elle ajoute une ambiance froide, bleutée, distançant pour mieux accentuer les propos d’un Blutch, qui plus que jamais montre les revers des vieilles lunes qui encombrent et des formes illusoires dont elles se parent.

Poésie, science-fiction, féminisme, fantasmes, références multiples (cinéma, littéraires, artistiques), Blutch se ballade avec maestria et parvient une nouvelle fois à charmer le lecteur; impressionnant !


Titre : Bonbons Atomiques
Auteur : Anthony Pastor
Editions : Actes Sud – L’An 2
Prix : 21€80

Où l’on retrouve la détective Sally Salinger et le poète Osvaldo Brown, dont on avait pu suivre la romance quelque peu mouvementée dans Castilla Drive.
Dans cette nouvelle aventure, qui peut se lire indépendamment du titre précédent, Sally est engagée pour une affaire d’infidélité conjugale. Sa cliente est l’épouse du patron d’AFB, l’entreprise florissante de la ville de Trituro, qui fabrique les « bonbons atomiques ». Sally tentera de confondre ce dernier en suivant sa secrétaire, l’insaisissable Gabriela, une jeune femme qui ne passe pas inaperçue et qui aurait pourtant toutes les raisons de rester discrète car sa vie est en danger. Un personnage secondaire important de cette enquête sur fond de centrale nucléaire désaffectée est un jeune virtuose de skateboard.
Merveilleux dialoguiste, Pastor déploie une fois encore son sens de la mise en scène dans ce récit prenant, superbement mis en couleur.

En arrivant en plein milieu d’une fresque sociale le lecteur va devoir recomposer les liens qui unissent les personnages. Ressort narratif qui permet à Pastor de « tenir » la distance, de captiver son lectorat par des révélations, du suspens. Un jeu de cache-cache entre l’auteur et le lecteur mais aussi entre les personnages puisque Bonbons Atomiques est finalement la somme de nombreuses enquêtes. Implacable !

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